Le banquet mythique en l’honneur du Douanier Rousseau au Bateau Lavoir

Le Douanier Rousseau n’a pas vécu au Bateau Lavoir mais il a fréquenté ses couloirs et ateliers notamment lors d’un célèbre banquet organisé en son honneur par Picasso en 1908. 

 

Tout commence par un joyeux hasard : en 1908, Picasso se rend chez le père Soulié, marchand de couleurs, de bric à brac et de tableaux de la rue des Martyrs. Il y découvre un grand portrait de femme. Interpellé par l’œuvre aux inspirations primitivistes et à l’allure résolument moderne, il l’achète cinq francs. Ce tableau a été peint par Henri Rousseau, surnommé le Douanier Rousseau. C’est un portrait de sa première femme, Clémence. Picasso gardera cette œuvre toute sa vie dans son atelier. Fasciné par cette peinture, il décida alors d’organiser un banquet en l’honneur de Rousseau en mars 1908 dans son atelier du Bateau Lavoir. 

 

Ce soir-là, la bande du Bateau Lavoir est réunie : Picasso, George Braque, Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Marie Laurencin, Gertrude et Léo Stein, les frères et sœurs collectionneurs d’art et bien d’autres. Le décor de l’atelier de Picasso est modeste mais tout a été aménagé pour l’évènement. Un trône a été fabriqué à l’aide d’une chaise et d’une caisse à savon, et, en arrière-plan, des lampions, des drapeaux ont été installé ainsi qu’une grande banderole qui porte l’inscription « Honneur à Rousseau ». Fernande et Picasso ont accroché des branches et des feuilles aux poutres en guise de décoration. Le tableau récemment acheté par Picasso, Le portrait de femme, est posé au centre de la pièce sur un chevalet. Les résidents et convives du Bateau Lavoir se sont cotisés et ont fait appel à un traiteur pour l’occasion, Félix Potin, mais celui-ci tarde à arriver. En attendant, les invités arrivent, on boit, on commence la fête. 20h30 le traiteur n’est toujours pas là, il s’est trompé de jour ! C’est alors que tous les convives se dispersent dans les rues de Montmartre pour faire le tour des commerces et des bars à la recherche d’un repas de substitution. On trouve du riz et des pâtisseries, de quoi permettre au banquet de se poursuivre. La troupe se hâte alors pour retourner à l’atelier de Picasso et continuer la soirée. Marie Laurencin, ivre, danse et chante parmi les convives. Les esprits s’échauffent. Fernande Olivier, la compagne de Picasso, s’agace puis le calme revient. Accompagné par Apollinaire, le Douanier Rousseau arrive enfin. Il porte un chapeau et tient sa canne dans une main, son violon dans l’autre. Il est heureux et surpris par cette fête organisée en son honneur. Il aurait déclaré ému à Picasso « Les deux plus grands peintres de notre temps, toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne ». On l’accueille avec agitation. On chante, on boit encore. Apollinaire récite un poème en son honneur. Salmon fait de même. Le peintre s'assoit alors sur le trône qu’on lui a confectionné. Il s’assoupit pendant les discours mais est réveillé par les lampions qui ont pris feu au-dessus de sa tête. Marie Laurencin est toujours agitée et saoule. Guillaume Apollinaire, son amant, s’énerve alors et réussit à la calmer. De son côté, le Douanier joue du violon, la fête bat son plein. Elle continua jusqu’au bout de la nuit. Puis à l’aube, les Stein raccompagne Rousseau en voiture. 

 

Ce banquet fut l’une des dernières grandes fêtes de la grande époque du Bateau Lavoir. Certains hôtes comme Maurice Raynal ou Derain disent qu’elle a été organisée pour se jouer et se moquer du Douanier. D’autres, comme Salmon, défendent des intentions bienveillantes. Il est probable que la naïveté, la simplicité et l’imagination de Douanier Rousseau amusait Picasso. Mais s’il a organisé un tel évènement ce n’était certainement pas pour se moquer de lui mais par volonté de recevoir un peintre qu’il aimait et admirait. Plusieurs interprétations de ce banquet sont possibles mais quoiqu’il en soit, cette soirée mythique a marqué l’histoire du Bateau Lavoir.